Aéroplane

de Touraine

Emile Train et Marc Bonnier sont sortis indemnes de l'accident du départ.

(col. Didier Lecoq)

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Garros à Villeperdue

Une journée à Pontlevoy

L'abandon de Beaumont

21 MAI 1911

La Touraine, terminus des espoirs

d'André Beaumont sur Paris - Madrid

Endueillée par le décès du ministre de la Guerre lors de la chute d'Emile Train au départ, la course Paris - Madrid est pourtant allée à son terme. Sauf pour un des favoris, André Beaumont qui s'est arrêté sur les bords de l'Indre. Roland Garros est arrivé le premier à Angoulême après une halte à Villeprdue. En vain.

Dimanche 21 mai. Paris-Madrid, la première des quatre grandes courses qui allaient marquer l’année 1911, tourne au drame. Un spectateur qui asiste au départ est tué dans la chute de l'avion d'Emile Train. Plusieurs sont blessés. Dont un grièvement. Mais quels spectateurs ! Les victimes sont le ministre de la Guerre et le président du Conseil...

Mais d’abord, plantons le décor. Où en est l’aviation en 1911 ? L’année 1908 a étét marquée, dès janvier, par le premier kilomètre bouclé par Henry Farman sur le Voisin qu’il a modifié. En 1909, c’est Louis Blériot qui donne une impulsion extraordinaire à l’aviation en franchissant la Manche. La même année, la foule se presse à Reims pour la Grande Semaine. En 1910, l’aviation sort de ses aérodromes pour de longs raids, à l’image de Jean Bielovucic auteur, en septembre, d’un Paris à Bordeaux qui l’a fait passer à Tours, hélas ! sans s’y arrêter. Cette année-là, le nombre de  meetings explose. Comme à Tours, avec la Semaine de Touraine. Un fiasco côté météo. Mais le public toujours est au rendez-vous. Avec férocité parfois. Pour clore la saison, le Circuit de l’Est voit quatorze pilotes participer à l’épreuve organisée par le journal Le Matin.

Tout l’hiver 1910-1911, les lecteurs de journaux sont tenus en haleine par les aviateurs militaires. Il y est question du nouveau camp d’aviation d’Avord, dans le Cher, ainsi que des officiers-aviateurs qui s’entraînent à Pau : des lieutenants de Malherbe (né à Veillens, en Loir-et-Cher, dont le frère est officier de cuirassiers à Tours), de Rose (éphémère élève du collège Saint-Grégoire de Tours), et Conneau.

En ce début d’année 1911, la carte de la France aéronautique penche au sud-ouest avec Paris-Bordeaux-Pau du capitaine Bellenger qui passe par Pontlevoy et traverse le sud de l’Indre-et-Loire. C’est la grande nouveauté : jusque-là, au bruit du moteur, les piétons avaient la précaution de se garer sur le bas-côté. Désormais, ils jettent aussi un œil vers le ciel en espérant observer un aéroplane. Jules Védrines entre à son tour dans la danse. Il veut rallier Paris à Pau sans passer par Bordeaux mais un atterrissage un peu brusque le stoppe à Châtellerault. Un second essai le mène à Poitiers.

Des mesures de sécurité... routières

C’est dans cette effervescence qu’approche Paris-Madrid. Cette course réveille de jeunes souvenirs chez les sportifs de Touraine. Ceux du rallye automobile de 1903, au cours duquel Marcel Renault (frère de Louis et Ferdinand) a trouvé la mort, à Couhé-Vérac, dans la Vienne. Une course arrêtée à Bordeaux, terme de la première étape, en raison du nombre de morts : six !

Pour les Tourangeaux, il existe pourtant une différence de taille. Contrairement aux autos qui ont suivi la nationale 10, les aéroplanes ne doivent pas passer à Tours mais un peu plus à l'est, à Loches. Les organisateurs ont prévu, en cette époque où la navigation aérienne balbutie, d’aider les pilotes en allumant des feux réguliers, tous les quinze kilomètres. Pontlevoy, où s’est installée l’école d’aviation du tandem Morlat – Thauvin, est sur la route. Une fête y est organisée pour admirer les aéroplanes qui veulent se ravitailler. Pour les Tourangeaux, ce n’est pas loin.

Le souvenir du Paris-Madrid 1903 est encore vivace et la première mesure de sécurité concerne … les automobiles. La préfecture d’Indre-et-Loire reçoit une note urgente du ministère de l’Intérieur datée du 16 mai : « Il est à prévoir que pendant cette première journée, un assez grand nombre de voitures automobiles, marchant à toute vitesse, suivront la course et traverseront votre département ». Le parcours : Le Liège, Genillé, Loches, Perrusson, Verneuil, Saint-Flovier, Charnizay, Preuilly-sur-Claise. « Je vous prie de vouloir bien aviser, d’extrême urgence, les municipalités des localités situées sur le parcours et de prendre, avec le concours de la gendarmerie toutes dispositions utiles, pour garantir la sécurité des personnes et prévenir les accidents. »

Cette lettre aura une réponse dans les colonnes de La Dépêche du Centre dans son édition du dimanche 21 mai, jour du départ, sous le titre « Avis important » : « Au cas où des accidents se produiraient pendant la traversée de notre département par les concurrents, nous prions nos correspondants et nos amis de nous en aviser sans retard par télégramme. » Le ton est donné.

La suite de l’histoire est connue. Le Lasseur de Ranzay, Beaumont (le pseudonyme du lieutenant de vaisseau Conneau pour les épreuves d’aviation), Gibert, Roland Garros (tous sur Blériot) et André Frey (Morane) partent. Jules Védrines (Morane) abîme son Morane au décollage. Puis c’est l’accident, le drame. Emile Train qui pilote un avion de sa conception, s’écrase et son moteur tue le ministre de la Guerre, Maurice Berteaux, blesse grièvement plusieurs personnes dont Ernest Monis, président du Conseil et Henry Deutsch de la Meurthe.

Le Paris-Madrid aérien aurait pu connaître le sort du Paris-Madrid auto. Mais cette fois, le spectacle continue. A la demande de président du Conseil. L’épreuve repart le lendemain. Pour le bonheur de Jules Védrines qui remportera la course.

En Touraine, ce n’est qu’après le passage des premiers concurrents que la nouvelle est connue. A Tours, le journal La Dépêche sort une édition spéciale « avec les premiers détails ». Selon ce quotidien, « elle s’est enlevée rapidement à des milliers d’exemplaires ». Les cinémas ont emboîté le pas la semaine suivante  : « La direction du Royal-Ciné a l'honneur de prévenir sa clientèle que demain soir lundi et les jours suivants, elle fera un spectacle sensationnel avec la « Catastrophe Paris-Madrid, l'épouvantable accident du ministre de la guerre ». Représentations à 8 heures et demie. »

Roland Garros à Villeperdue

Loin du tumulte, Roland Garros et les autres rescapés poursuivent leur chemin. Prudent, le futur vainquer de la Méditerranée avait décidé de passer par Tours. En suivant la voie ferrée.  « A Tours, il fallait obliquer vers le sud, écrit-il dans ses mémoires (1). Petite inquiétude, la voie ferrée que je cherche reste invisible. Je la découvre enfin, à la sortie d’un tunnel où elle se dissimulait. Cette fois, quoi qu’il arrive, je ne la lâcherai plus jusqu’à Angoulême : c’était trop désagréable de n’être pas sûr de son chemin.

« Zut ! des ratés… Tout allait trop bien. C’est un cylindre qui se trouve mal… Il agonise. Il se tait. J’essayai de continuer sur six cylindres. Mais j’avais perdu de la hauteur à Tours en cherchant les rails. J’étais encore lourd ; le vent arrière irrégulier portait mal. Après un quart d’heure de persévérance, je me trainais sur les arbres. Il était urgent d’atterrir. Je saisis l’occasion médiocre que m’offrit un petit champ de haies. Je m’y arrêtais de justesse. » Il ne s’agissait que d’une bougie encrassée. « Je réussis – non sans peine – à repartir, avec l’aide de quelques paysans. »

C’est ainsi que Roland Garros arrive le premier à Angoulême.

Roland Garros n'a pas eu de chance dans les courses de 1911 : battu dans Paris - Madrid, battu dans Paris - Rome.

(col. didier Lecoq)             

Les autres pilotes connaissent des fortunes diverses. Certains tombent en panne comme André Frey, victime d’un atterrissage forcé et malchanceux dans la région d’Etampes ; André Frey dont personne ne sait alors, en Touraine, qu’il est Tourangeau ; d’autres s'égarent comme Le Lasseur de Ranzay qui se retrouve à Cosne-sur-Loire, sur la route du Massif Central.

Une journée à Pontlevoy

De son côté, Gibert a choisi la route directe. Il s’arrête à Pontlevoy où la possibilité de voir les avions se ravitailler a attiré de nombreux spectateurs.

« Dès le matin, des trains, de nombreuses autos amenaient de toutes les directions un grand nombre de voyageurs, note le correspondant de La Dépêche. Déjà, vers 7 heures, malgré le temps incertain, plus de 5.000 personnes se pressaient aux portes d'accès du champ d'aviation, et chacun cherchait une place à l'abri du vent pour attendre patiemment les aviateurs. A 7 heures 10, l'appareil n°3 (piloté par Beaumont) – venant de Blois – passait à proximité et peu après disparaissait dans le brouillard. Bientôt les abords des enceintes étaient envahis par les curieux dont le nombre n'était pas inférieur à 20.000. »

A l'annonce de l'accident, la stupeur s'empare de l'aérodrome qui se vide en quelques minutes. « Sur la longue route où l'on circule difficilement, des phrases rapides et des mots d'étonnement se font entendre, car tous se rappellent qu'il y a exactement huit jours nous fêtions aux côtés de M. Paul-Boncour, l'éminent et respecté chef de l'armée, M. Berteaux qui venait d'être la victime d'un accident stupide au moment où il encourageait l'effort des officiers aviateurs dont il nous vantait le courage au banquet de Saint-Aignan, poursuit le journal. A 10 heures, l'aviateur Gibert venait dans un atterrissage splendide se poser à quelques mètres des hangars. » Dans l'après-midi, la décision prise par l'Aéro-club de continuer la course ramène sur la route un millier de personnes que le froid va bientôt chasser.

« Vers 4 heures du soir, Gibert tentait de continuer la course vers Angoulême, mais gêné par la tempête il ne put y parvenir. Pour calmer l'attente des spectateurs, l'énergique aviateur accepta de faire un vol sur les dépendances de l'aérodrome et pendant dix minutes, il évolua avec une remarquable sûreté à travers la campagne. Son atterrissage s'effectua de merveilleuse façon et une formidable ovation lui est faite lors de sa rentrée aux hangars. Ainsi finit cette fête qui promettait d'être superbe et qui a dû être interrompue par un si douloureux événement. » Gibert rejoint Angoulême le lendemain avec une halte à Brizay, à trois kilomètres de l'Ile-Bouchard, pour s’orienter et faire le plein d'essence.

André Beaumont dans les betteraves

La fin de course d'André Beaumont n’a pas manqué de témoins. L’un d’eux en a fait le récit : « Dimanche matin, à 7 heures 40, on entendait au loin les sonores et précipités ronflements d'un moteur aérien. Tout le monde sortit aux portes et pendant sept minutes exactement on eut le beau et rare spectacle du vol d'un oiseau gigantesque. Ce vol avait cependant l'air un peu hésitant,  l'oiseau semblait chercher sa route, c'était malheureusement vrai. A cela, du reste, rien d'étonnant puisque le temps était on ne peut plus brumeux, dans la vallée de l'Indre surtout.

« Enfin l'oiseau disparut à l'horizon tout en paraissant piquer vers le sol. Plusieurs habitants eurent l'impression qu'il venait d'atterrir et ils avaient raison. En effet, au grand ahurissement des vieux manoirs de Bergeresse et Azay-sur-Indre, l'oiseau venait se poser doucement au milieu de la plaine. Tous les travailleurs accoururent. Ils prêtèrent leur concours empressé à l'aviateur et l'oiseau, qui n'avait pas le moins du monde rabattu ses ailes, reprit son vol majestueux.

« Il n'avait pas fait 100 mètres dans les airs qu'un coup de vent le rabattait sur le sol, l'hélice s'étant brisée. Tous les ouvriers agricoles se précipitèrent très émotionnés. L'aviateur était débout, contemplant d'un air navré son appareil désormais hors d'usage. Mais lui était indemne.

« L'aviateur, l'enseigne de vaisseau Conneau (Beaumont en aviation) fut conduit à la ferme voisine, où on lui servit un cordial opportua après quoi une automobile le transporta à Loches.

« Le bruit de cette malheureuse chute s'étant rapidement répandu, un vrai pèlerinage s'organisa immédiatement. Toute la journée, la route nationale fut sillonnée de piétons, cyclistes et automobilistes allant vers l'oiseau blessé dans le secret espoir qu'il pourrait reprendre son vol.

« A 4 heures, les mécaniciens de la maison Blériot arrivaient et reconnaissaient que le mal était irréparable sur place. L'appareil a donc été démonté pour être ramené à l'atelier comme un vulgaire colis.

« Un débitant pratique avait amené plusieurs fûts de bière et nombre de bouteilles de limonade. Il a dû faire une bonne recette. Jamais la ferme de Bihourne n'avait vu une pareille affluence. Les vieux murs du manoir de Bergeresse en ont dû frissonner. »

André Beaumont s'est rattrapé par la suite. En remportant les trois autres courses de l'année.

André Beaumont au départ, à Issy-les-Moulineaux. Le médaillon et l'avion ont été rajouté par l'éditeur

de cartes postales.

(col. Didier Lecoq)         

Divetain à Thésée

Paris – Madrid va jouer les prolongations en Touraine. Pierre Divetain, hors course, a décidé de suivre l’épreuve à distance. Parti le mercredi 24 de Juvisy à 4 h 50, il s’arrête une première fois à Etampes. Sur le chemin, il se croit près de Loches, pour avoir confondu le château de Saint-Aignan-sur-Cher avec celui de la sous-préfecture d’Indre-et-Loire. Il se pose en fait à Thésée, au bord du Cher, près du moulin de Chantereine. Il y abime son Goupy en terminant sa course dans un fossé. Heureusement pour lui, l’aérodrome de Pontlevoy n’est qu'à dix kilomètres. C’est en camion que le Goupy y arrive. Le lendemain, en voulant redécoller, Pierre Divetain casse son avion. Définitivement.

Didier Lecoq

Aéroplane de Touraine 2005

(1) Mémoires, de Roland Garros, complétées par Jacques Quellenec, Hachette 1966

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L'aviation en Touraine des débuts à la Seconde Guerre mondiale - Didier LECOQ - aeroplanedetouraine@wanadoo.fr